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H 0 L'offensive européenne de Huawei sur l'équipement réseau Télécom

www.infoguerre.fr

07/05/2019

Avec un chiffre d’affaires record de plus de cent milliards de dollars en 2018, Huawei est le troisième fabricant mondial de smartphones derrière Samsung et Apple. Faisant quasiment jeu égal avec Apple en termes de nombres de smartphones vendus, avec 45% de ses revenus, le groupe ambitionne de ravir la première place à Samsung en 2020. Le marché des smartphones est le plus connu des consommateurs et le plus visible car en aval des télécommunications.

Huawei occupe également une position de leader mondial en amont, au travers des équipements Télécom réseaux. Il s’agit du métier historique de Huawei, qui est d’accompagner les opérateurs dans la fourniture de l’ensemble de la chaîne des équipements de l’infrastructure réseaux (antennes, routeurs, serveurs, commutateurs, …). Huawei est plus particulièrement leader dans le RAN (radio access network), partie radio d’un système de télécommunication mobile et les antennes micro-ondes (1). Une position dominante dans ce métier est déterminante dans la mesure où même si les opérateurs peuvent être équipés par plusieurs fournisseurs différents, ils dépendent de ces derniers pour exercer leur activité.Pour déployer les équipements nécessaires, Huawei apparaît donc comme un acteur central.

Ce marché est dominé par trois grands équipementiers au niveau mondial : Huawei en tête avec 29%, suivi par le suédois Ericsson et le finlandais Nokia se partagent près de 80% du marché(2). Un autre chinois ZTE et Samsung se partagent les 17 % restants; les autres acteurs n’ayant pas de poids significatifs.La tendance est identique en Europe où Huawei et ses concurrents, Ericsson et Nokia se partagent respectivement 33%, 30% et 20% du marché (2). Sur les autres grands marchés, hormis la Chine, Ericsson et Nokia devancent Huawei.


L’avènement de la 5G, technologie clé et point d’inflexion potentiel du marché

La 5G recouvre une nouvelle génération de réseaux mobiles prévue à partir de 2020, visant à connecter les téléphones mais aussi la majorité des infrastructures : usines, hôpitaux, ports, domotique, véhicules… Cette technologie va avoir un impact sur les activités civiles (télémédecine, véhicule autonome et connecté, contrôle du trafic routier, optimisation énergétique, pilotage à distance des outils industriels, connectivité des machines) mais aussi sur le terrain militaire (connexion à grande vitesse des soldats, véhicules et robots). La 5G doit à la fois offrir un débit vingt fois plus rapide que la 4G mais aussi et surtout créer un accès majeur à l’intelligence artificielle. Par cette place déterminante, la 5G est donc loin d’être une simple amélioration de la 4G, la 5G et apparait comme un véritable « saut technologique » qui va accélérer la numérisation des économies. La croissance des parts de marché des constructeurs en présence revêt par conséquent un caractère particulièrement stratégique, et se pose la question du danger potentiel d’une domination technologique par un seul opérateur.

La Chine est devenu le pays le plus connecté dans le monde avec 733 millions d’utilisateurs d’internet, devant l’Europe (411), l’Inde (391) et les Etats-Unis (246). En termes de collecte de données, les Etats-Unis contrôlent très majoritairement le marché européen via notamment les GAFAM et NATU. La Chine, de son coté, a élevé une grande muraille du Web, en répliquant un équivalent, les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) et en construisant un internet souverain, contrôlant les entrées et sorties d’information. Aujourd’hui, les Etats-Unis et la Chine sont les régions qui à la fois voient leur trafic de données augmenter le plus fortement et qui domine la production de brevets dans l’intelligence artificielle.

Le nouvel affrontement en train d’émerger porte sur le traitement et l’analyse de ces quantités gigantesques de données par l’intelligence artificielle. La 5G sera au cœur de cet affrontement, avec en ligne de mire, un possible découplage économique entre l’Occident et la Chine.



L’offensive américaine sur la question de la sécurité

Le marché américain est aujourd’hui majoritairement équipé par Ericsson et Nokia. Eu égard aux besoins conséquents des Etats-Unis en la matière, ils ne veulent surtout pas devenir dépendants d’un constructeur chinois. Le champ de l’équipement réseau est donc au cœur de l’affrontement avec la Chine. Il recouvre ainsi une double dimension, économique et politique. En 2018, les États-Unis ont ainsi relancé leur offensive en portant le sujet sur le terrain de la sécurité nationale en attaquant ouvertement la Chine d’espionnage. Les États-Unis communiquent sur la possibilité d’une porte dérobée pour le gouvernement chinois permettant d’espionner les communications des pays qui utiliseraient la technologie Huawei.

En réalité, cet affrontement a commencé en 2003, lorsque les premiers soupçons ont émergé lorsque Huawei avait été accusé par son concurrent américain Cisco d’avoir copié son code source.

En 2007, Huawei et la société américaine Bain Capital tentent de racheter ensemble le fabricant d’équipements réseau américain 3Com pour 2,2 milliards de dollars mais le projet est abandonné. Les Etats-Unis accusent la Chine de cyber-espionnage international. En 2011, le gouvernement américain demande à l’opérateur télécom Sprint de ne pas acheter à Huawei des composants fabriqués pour la construction de son réseau 4G. En 2012, la candidature de Huawei à l’appel d’offre américain pour le projet de câble sous-marin transatlantique Hibernia est rejetée par Washington et ce sont enfin les équipements réseaux qui sont interdits aux Etats-Unis.

Depuis, les États-Unis maintiennent une pression constante sur leurs alliés pour qu’ils bannissent les infrastructures Huawei de leurs choix. En 2018, avec le début de la course à la 5G, les attaques de tous types s’amplifient. Parmi les plus significatives :

Interdiction des smartphones Huawei aux Etats-Unis,
Rupture des liens entre le MIT et Huawei et ZTE et de l’université britannique d’Oxford, qui cesse d’accepter les fonds de Huawei,
Par effet d’influence, l’Australie, le Japon et la Nouvelle Zélande excluent Huawei du marché 5G,
Arrestation de la directrice financière de Huawei au Canada,
Déclaration de Cisco, actuel leader mondial devant Huawei du routage, quant à sa capacité à devenir un futur leader de la 5G en 2022.
Les accusations d’espionnage sont dans les faits des présomptions difficiles à prouver et les États-Unis n’ont jamais apporté publiquement de preuves permettant d’étayer ces accusations.
Mais au-delà du risque d’espionnage avec l’arrivée de la 5G, c’est plus le risque lié au « contenant » ou la disponibilité du réseau que celui du « contenu » qui se pose en réalité. Demain, dans des sociétés très connectées à la 5G, quid de la continuité de leurs activités économiques si elles n’ont pas de maitrise de l’infrastructure ?


L’Europe : un marché-clé de l’expansion de Huawei

Même si l’exclusion de Huawei de plusieurs grands marchés a eu quelques impacts sur son activité, le groupe n’y détenait cependant pas de postions fortes. L’Europe revêt une autre dimension pour Huawei avec des enjeux géopolitiques et industriels. L’Europe est la chasse gardée des Etats-Unis dans l’utilisation d’internet. Au niveau de l’équipement réseaux, Huawei est le premier fournisseur des plus grands marchés européens, Allemagne et France en tête. L’Europe abrite par ailleurs ses deux principaux concurrents, Ericsson et Nokia, ces derniers disposant aujourd’hui de capacités technologiques équivalentes. Sur l’activité des smartphones, l’Europe représente le second marché de Huawei après la sphère domestique chinoise.

Huawei est donc un acteur qui dérange et cherche en Europe à être offensif pour capter les cibles moins offensives et les plus dépendantes. Huawei a progressivement multiplié les actions d’influence depuis le début des années 2000, alternant opérations séduction à la chaine et implantations stratégiques afin de ceinturer les marchés européens. Huawei a subtilement exercé des pressions, accompagné dans l’aide technique, promis des emplois et fait des investissements dans la recherche pour s’attirer les bonnes grâces des gouvernements européens. A ce titre, parmi les nombreux exemples :

En 2009, Huawei installe le premier réseau européen LTE pour l’opérateur norvégien Teliasonera (Telia Company),
En 2016, ouverture d’un centre en mathématiques et algorithmiques à Boulogne Billancourt autour de la 5G et l’intelligence artificielle pour les réseaux,
En 2018, Huawei a annoncé un investissement de 3 milliards de livres sur cinq ans pour développer ses activités en Grande-Bretagne, où il emploie 1 500 personnes,
Création d’un conseil d’administration spécial qui octroie des dons à des écoles, dont l’université de Cambridge, organise des fêtes pour les dirigeants politiques et parraine des œuvres de bienfaisance de premier plan comme le Prince’s Trust,
Toujours en 2018, Theresa May rencontre à Pékin Sun Yafang, la présidente du groupe,
En Allemagne, ouverture de centres de recherche et développement et parrainage de divers événements, dont la dernière convention de la CDU au pouvoir,
Début 2019, ouvertures de flagships dans les marchés phares de croissance (Paris, Milan, Monaco, Vienne, …),
En mars 2019, ouverture d’un centre de cybersécurité à Bruxelles et dévoilement de son code source 5G,
Pour se distinguer de l’agressivité de son adversaire américain, Huawei sort de ses habitudes en pratiquant une communication plus forte de la part de son président fondateur Ren Zhengfei : « Notre succès est le succès de l’Europe, et notre perte sera aussi une perte pour l’Europe. »
Huawei capitalise aussi sur la pédagogie en consacrant une partie entière de son site à répondre point par point aux attaques,
Huawei exerce enfin un lobbying très actif dans la définition des standards de la technologie 5G auprès des organisations internationales.
L’ensemble de ces actions vise à occuper au maximum l’espace médiatique en soufflant le chaud et le froid contre l’influence américaine, en alternant offensive sur l’innovation et contre-offensive victimaire dans la polémique sécuritaire.


Une exploitation systématique des failles géopolitiques et des contradictions consuméristes du vieux continent

Si Huawei multiplie ses actions d’influence, c’est aussi pour exploiter certaines faiblesses du vieux contient. D’un point de vue conjoncturel, l’Europe est prise en tenaille entre les Etats-Unis et la Chine dans la guerre commerciale depuis l’accentuation protectionniste du président Trump. De plus, sur fond de nouvelle route de la soie, la Chine pratique une offensive massive sur l’Europe depuis plusieurs années où 13 pays ont déjà signé un accord avec Pékin pour participer à ce projet. D’un point de vue structurel, l’Europe présente d’une part des difficultés à s’exprimer de manière unifiée au niveau politique et au niveau industriel d’autre part, où les retards d’investissement dans certains secteurs stratégiques ont conduit l’Europe à la traîne dans l’intelligence artificielle et les dépôts de brevets.

Concernant la question de Huawei et la 5G, pour la plupart des pays européens, la tendance affichée est aujourd’hui à la régulation, la prudence et la surveillance plutôt qu’à l’interdiction pure et simple : clause de non-espionnage, obligation de tests en laboratoire pour l’ensemble des composants ou obligation de publier des codes source utilisés dans les infrastructures. La Grande-Bretagne, pays le plus réticent en Europe, a certes pointé des risques mais qui sont jugés contrôlables. En France, une proposition de loi visant à renforcer la sécurité des équipements de réseau mobile dans la perspective du déploiement de la 5G arrive à l’Assemblée nationale. L’objectif est de créer un nouveau régime d’autorisation préalable, qui permettra au gouvernement d’interdire ou de limiter certains équipements de réseau mobile jugés sensibles. Aucune législation spécifique n’est encore à l’agenda législatif allemand.

Le 25 mars 2019, la commission européenne a de son côté clarifié en précisant que Huawei ne sera pas interdit en Europe mais que la 5G sera surveillée. Il s’agit d’une simple recommandation, qui sur le plan juridique n’a aucun effet contraignant ni force de loi, laissant aux pays la discrétion d’écarter ou non Huawei de la course. Les opérateurs télécom agissent également en ordre dispersé et ont tendance à contribuer au discours de retard technologique. Huawei bénéficie ainsi d’un soutien implicite de la part de nombreux utilisateurs, qui ne souhaitent pas se priver de ce fournisseur clef, au détriment des prix et de la vitesse de déploiement de la 5G. Certains craignent également que Nokia et Ericsson, très engagés aux Etats-Unis n’aient pas les capacités industrielles de fournir toute l’Europe si Huawei disparaît du paysage.

Enfin, alors que les opérateurs télécoms américains, chinois, japonais ou coréens pourraient dégager de premiers revenus commerciaux générés par la 5G dès 2019, Huawei pourrait tirer parti du calendrier tardif d’attribution d’enchères des fréquences, prévue à l’automne 2019. Pour l’instant, aucun protagoniste n’apparait clairement gagnant ou perdant dans la bataille de la 5G en Europe, étant donné que la plupart des pays européens sont en phase d’étude et n’ont pas encore adopté de position définitive.



Marc Menguy

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