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N°spéciaux

H 0 Les marchés financiers

Alternatives Economiques

01/01/2011

« A l'immense majorité des Français, le mécanisme d'un des rouages de la banque, bien décrit, offrira l'intérêt d'un chapitre de voyage dans un pays étranger. » S'il avait écrit ses Illusions perdues aujourd'hui, il y a fort à parier que Balzac aurait remplacé « banque » par « marchés financiers », avec le même message : le monde de la finance et son jargon restent aussi impénétrables au plus grand nombre que peut l'être un pays étranger dont on ne maîtrise ni les codes ni la langue.

Cette aura de mystère qui entoure les marchés financiers n'a rien de naturelle. A la fin du XIXe siècle – une période d'expansion, de complexification et d'internationalisation de la finance –, de Balzac à Zola, pour en rester à la France, les romanciers n'hésitaient pas à se saisir du sujet à bras le corps pour expliquer et dénoncer la spéculation et vilipender l'enrichissement des uns au détriment de la grande majorité des autres. Notre époque, marquée par une finance encore plus complexe, au poids démesuré et dont les acteurs veulent en faire un monde inaccessible au commun des mortels, se retrouve plutôt dans la même position que les hommes de la préhistoire face aux caprices du ciel : les soubresauts des marchés financiers sont craints et vitupérés comme les décisions d'une entité supérieure dont on essaie de prévoir et de prévenir les désirs par la lecture des entrailles des statistiques analysées par les ordinateurs !

De cette représentation du monde de la finance, nos sociétés contemporaines ont tiré deux constats, entièrement justes, malheureusement suivis de deux conclusions complètement fausses : d'une part, les marchés financiers sont opaques, donc réservés aux spécialistes, et on ne peut en faire un thème du débat politique ; d'autre part, ils ont acquis un pouvoir considérable et sont donc incontrôlables. Reprenons chacune de ces deux affirmations.

Sans conteste, les marchés financiers présentent des zones d'opacité. Près de 95 % des transactions portant sur les produits financiers complexes (les produits dérivés) s'opèrent sur des marchés dits « de gré à gré », c'est-à-dire dont les conditions en termes de volumes, de prix et de risques sont déterminées par les acteurs financiers eux-mêmes, sans quasiment aucun contrôle.

A cela s'ajoute le rôle croissant joué par les paradis fiscaux, non pas parce qu'ils permettent d'éviter de payer des impôts, mais plutôt parce qu'une bonne partie d'entre eux sont également des paradis réglementaires où il est possible de prendre des risques de manière dissimulée. Par exemple la banque britannique Northern Rock est tombée dès l'automne 2007 après avoir caché un endettement de court terme excessif dans une filiale établie à Jersey. Et n'oublions pas l'Irlande : la faillite de la banque d'affaires américaine Bear Stearns et les problèmes de l'allemande Hypo Real Estate étaient notamment dus au fait qu'elles avaient été touchées par les déboires de leurs fonds spéculatifs installés pour partie à Dublin. Le Tigre celtique est l'un des profonds trous noirs de la finance de marché, et ses habitants vont devoir en payer la facture durant de longues années.

Un débat interdit
Tenter de percer le voile d'opacité de la finance est difficile. Les sujets sont techniques et les acteurs eux-mêmes ne se privent pas d'en rajouter, afin d'échapper le plus possible au regard du plus grand nombre. Ils auraient tort de ne pas le faire : ça marche ! Lors de la présentation de l'édition 2010 du Rapport moral sur l'argent dans le monde, alors qu'il venait d'expliquer sa théorie de la prédation financière, Jean Peyrelevade, ancien patron de banque et de compagnie d'assurances, s'est plaint que sa tentative de lancer un débat politique sur le contrôle de la finance n'ait rencontré absolument aucun écho, ni à droite, ni au centre, ni à gauche.

De fait, alors même que la crise des dettes souveraines en Europe fait suite à celle des subprime, quel parti politique français s'attache à expliquer la finance et à en faire un débat politique en termes accessibles au plus grand nombre ? Bien après les romanciers du XIXe siècle, le président Roosevelt avait eu ce courage après la crise de 1929 ; il en avait d'ailleurs largement bénéficié sur le plan électoral. Comme l'affirme avec force Tommaso Padoa-Schioppa (un ancien ministre des Finances et banquier central italien), en matière de finance, « la complexité n'est jamais trop grande pour être ramenée à la simplicité (…), il s'agit d'un principe démocratique et de responsabilité ».

Une finance incontrôlable
L'absence de débat politique et citoyen informé sur la finance a un effet pervers important : puisqu'on ne les comprend pas, on prête aux marchés financiers, comme aux dieux de l'Olympe, tous les pouvoirs. Ce qui conduit généralement à adopter la posture selon laquelle il n'y aurait rien d'autre à faire contre les marchés que de les fermer : tout effort de simple régulation serait vain et voué aux sarcasmes.

Inutile de nier le pouvoir acquis par les marchés financiers. Ils définissent une bonne partie des règles déterminant qui peut recevoir quels financements, à quelles conditions de durée et de taux d'intérêt et à quels risques. Dès 1986, la chercheuse britannique en économie politique internationale Susan Strange écrivait un livre intitulé Casino Capitalism (Basil Blackwell), Le capitalisme casino – une expression qui allait faire florès –, dans lequel elle dénonçait bien avant tout le monde la montée en puissance de la finance et les coûts que ses dérapages font supporter à une majorité de gens dont on joue à leur insu les salaires et les emplois sur le grand tapis vert de la spéculation.

Les jeux de casino suivant généralement des lois de probabilités assez simples, les banquiers qui prennent des risques sur les marchés prétendent que grâce à ces lois ils anticipent correctement les possibilités de dérapages. Or, il y a plus de quarante ans maintenant que le mathématicien français Benoît Mandelbrot a montré que les marchés financiers suivent des lois de probabilité complexes et, surtout, que les paniques financières sont bien plus fréquentes et d'amplitude bien plus importante que ce que prétendent les financiers et la théorie économique dominante qui leur sert de caution intellectuelle. Ce qui rend le besoin d'une régulation de la finance d'autant plus important.

De ce point de vue, la crise a ouvert une véritable opportunité politique à tous ceux qui souhaitent encadrer le pouvoir des marchés financiers. Trois choses ont fondamentalement changé. D'abord, en confiant aux banques centrales un nouvel objectif de stabilité financière, le G20 a modifié radicalement la donne idéologique : il reconnaît que les marchés ne peuvent pas s'autoréguler et que la stabilité financière doit être un objectif politique.

Ensuite, les régulateurs s'attaquent enfin à l'opacité des marchés les plus risqués : en rendant obligatoire l'enregistrement des transactions les plus opaques, en forçant les financiers à standardiser le plus possible leurs contrats et à passer par des intermédiaires qui leur font payer le coût de leurs prises de risque.

Enfin, un embryon de régulation mondiale de la finance se met en place avec la création d'un Forum de stabilité financière, relayé par de nouvelles institutions ad hoc issues de la crise (le Conseil européen du risque systémique, sur notre continent). Cela ne signifie pas que des règles mondiales sont en train d'être mises en œuvre. Le multilatéralisme n'avance que lorsqu'une décision prise au sommet trouve sa traduction nationale avant d'être ensuite réinterprétée par les acteurs privés auxquels elle s'applique.

Certains pays essaieront de minimiser les contraintes ? Les financiers privés vont s'attacher, et s'attachent déjà, à raboter les nouvelles règles et à trouver les moyens de les contourner ? Qui pouvait être assez naïf pour imaginer le contraire et croire que la finance allait se laisser dépouiller de ses pratiques juteuses sans rien dire ?

Quelques citations à propos de la finance...
HENRIK IBSEN (1828-1906) « Les champions de la finance sont comme les perles d'un collier : quand l'une d'elles tombe, les autres suivent. »

WALTER BAGEHOT, 1873 « Je soutiens (…) que la finance est chose tout aussi concrète, tout aussi réelle que quoi que ce soit ; qu'on peut la définir en termes parfaitement clairs, et que c'est la faute de l'écrivain si ce qu'il dit n'est pas absolument compréhensible. »

EMILE ZOLA, 1891 « Des passants tournaient la tête, dans le désir et la crainte de ce qui se faisait là, ce mystère des opérations financières où peu de cervelles françaises pénètrent, ces ruines, ces fortunes brusques, qu'on ne s'expliquait pas. »

JOHN MAYNARD KEYNES, 1936 « Le risque d'une prédominance de la spéculation tend à grandir à mesure que l'organisation des marchés financiers progresse. »

SUSAN STRANGE, 1986 « Quelque chose d'assez radical et sérieux s'est produit dans le système financier international qui le fait ressembler à une salle de jeux. »

HYMAN MINSKY, 1986 « Nous pouvons, pour ainsi dire, stabiliser l'instabilité. »

CHARLES KINDLEBERGER, 1993 « J'aimerais que les banques centrales, de temps en temps, fassent un sort aux spéculateurs, juste pour servir d'exemple. »

JOSEPH STIGLITZ, 2010 « Le secteur est habile : quelles que soient les réglementations qui lui seront imposées, il imaginera des moyens pour les contourner. La réglementation doit donc être exhaustive et dynamique. »

A tous les pessimistes, les éternels insatisfaits, les contestataires professionnels et la foule des commentateurs qui tirent gloriole à dénoncer les « G vains », il faut rappeler que la finance ne se change pas d'un claquement de doigts. Après la panique bancaire américaine de 1907, il a fallu six ans pour que le pays se décide à créer une banque centrale au pouvoir limité. Après la crise de 1929, il a fallu quatre ans pour réguler les banques et plus de quinze ans, après une guerre, pour que les pays coopèrent en la matière. La régulation financière est un combat. Il est difficile, permanent et loin d'être gagné. Mais il doit être mené.

Christian Chavagneux

82 p.

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