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H 0 Yin Yang : penser et décider autrement [Ghislain Deslandes]

Xerfi Canal

12/04/2019

On associe souvent le métier de manager à un exercice contraire au jeu du ni oui ni non. Etre manager signifie, plusieurs fois par jour, en continu, savoir dire oui ou non. L’indécision n’est pas supposée être une vertu managériale : ne savoir dire ni oui, ni non c’est montrer croit-on une forme d’indétermination, de manque de caractère.



Et pourtant cette conception ne serait-pas l’expression d’une vision occidentale des choses ? En Chine, un bon manager au contraire sera celui ou celle qui saura ne jamais dire oui ou non mais qui au contraire saura rassembler ces oppositions, ces contradictions, dans le but de les dépasser. Ce principe c’est celui que nous connaissons sous le nom de Yin et Yang.



Mais utiliser une conjonction de coordination telle que ET entre Yin et Yang c’est montrer immédiatement notre inaptitude à comprendre cette autre manière de raisonner. En Chinois en effet, il s’agit de penser par deux, en utilisant Yin-Yang comme un seul mot, comme on utilise l’expression « aigre-doux ». Chaque terme exprime non un état mais une tendance, une orientation, une inclination, un état passager. « Si souple et « souplesse » sont consonants avec le Yin, c’est bien parce que l’effet de type Yin est « d’assouplir ». En écho, si « ferme » et « fermeté » sont rapportés à Yang, c’est bien parce que l’effet de type Yang est de « raffermir », explique Cyrille Javary, auteur du livre Yin-Yang aux Editions Albin Michel.



Au fond la perspective Yin-Yang est une formidable façon de dénoncer les faux dualismes, de mettre en évidence le dynamisme du vivant, fait de continus changements. Bruce Lee employait l’image des pédales d’une bicyclette pour montrer que le cycliste, avance si et seulement si, son pied monte lorsque l’autre descend, et ce de manière harmonieuse et cadencée.

Ainsi le jour ne s’oppose pas à la nuit mais en dépend. Ainsi l’opposition « lourd/léger » ne fonctionne pas en chinois car elle semble décrire deux états alors que dans la perspective Yin-Yang elle ne fait que décrire deux tendances, l’une à se charger l’autre à se décharger.



L’ouvrage illustre cette façon alternative de penser à partir d’exemples connus des occidentaux : la Grande Muraille par exemple, conçue à la fois comme une ligne de défense pour empêcher la progression de l’ennemi, mais également comme un lieu de communication avec l’extérieur.



Javary, sans feindre d’ignorer les atrocités du maoïsme, rappelle les éléments qui font du Grand Timonier un adepte du Yin-Yang. Celui-ci considérait en effet que tout problème se compose d’une contradiction primordiale et d’une contradiction seconde : l’une prenant successivement la place de l’autre et vice versa. Mao n’hésitait pas ainsi à inverser l’ordre des priorités, ce grand virement que le Yi Iing le livre qui remonte à l’origine de l’écriture chinoise appelle la « ligne mutante ». Lorsque c’était nécessaire, Mao s’alliait avec l’ennemi intérieur, pour expulser les japonais par exemple, avant de reprendre ensuite, mais ensuite seulement, la lutte pour le pouvoir central en Chine.



Cet habile balancement comporte plusieurs leçons afin de mieux appréhender le monde des affaires chinois : tout d’abord, de comprendre que le changement est pour eux le seul facteur immuable et constant; tout le reste est soumis à transformation continue, comme la stratégie par exemple, qui impose successivement des moments de conquête et des mouvements de recul.



De cesser ensuite de se lamenter inutilement face à des interlocuteurs qui, ne sachant par principe dire ni oui ni non, se préoccupent d’abord de ne pas vous faire perdre la face, ni la leur.



Au fond ce que recherchent les chinois ce n’est pas un principe de vérité mais un principe d’efficience, de sortir des contradictions dans lesquels nous sommes comme empêchés d’agir et le monde comme pétrifié. Pour sortir de cette situation d'obstruction, la culture littéraire et philosophique chinoise nous invite à considérer comment nos incohérences, nos crises et nos méprises, sont aussi les moments privilégiés pour transformer les choses, en soi, et hors de soi.

https://www.youtube.com/watch?v=0RYu7mD0jtI

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